Clair-Obscur

Ils sont attablés l’un en face de l’autre à la terrasse d’un café, dans un océan de gens qui n’existent pas. Il y a autour d’eux un brouhaha diffus. Un serveur passe, un plateau en équilibre, il va lentement, s’arrête, repart. Il les regarde.

Ils ne boivent rien. Il a déjà pris un café. Le ciel est très gris et lourd, sans doute l’orage couve-t-il déjà. Leur petite table en faux marbre est un îlot de silence étonnant, l’œil trop calme d’un cyclone qui menace. Un temps impossible où les heures ne s’égrènent pas.

Elle est très belle, sa robe blanche lacée devant galbe son buste et fait paraître sa peau plus dorée encore. Pourtant son visage est tendu à se rompre, douloureux, comme ses yeux dans le regard absent de l’homme en face d’elle.

Il a, lui, cet air étrange des gens qui rêvent. Difficile de dire s’il la regarde, s’il la voit même. Son corps est tassé, indifférent à la beauté tragique de sa compagne. On dirait qu’il dort un sommeil sans rêve. Englué dans ce qui semble être une souffrance. Mais loin, très loin.

Ils sont là. Ils ne se parlent pas. Lui ne semble pas le pouvoir. Elle ne le peut plus. Elle se contente de le regarder intensément au bord du désespoir, du viol, de la folie. 

(extrait p.5)